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Crapaud vicieux


Guilard de Rédal, oui, j’ai bien connu ce pourri, c’était au début de l’an mil. À l’époque, c’était un chevalier aussi charmant que perfide. Il avait une belle gueule et il le savait, le bougre. Cheveux soyeux, visage enjôleur, grande carcasse mise en valeur par une tunique de soie d’un blanc irréprochable, soigneusement portée sous une armure d’argent éclatante. Le tout brillait au soleil comme une invitation à l’admiration. Oui, vraiment, ce type-là avait fait de sa personne un spectacle, et il s’en acquittait avec un zèle remarquable. Nombreuses étaient les femmes attirées par lui. C’était dingue comme il abusait d’elles. Il pouvait leur faire subir tous les sévices qui lui venaient à l’esprit, puis, une fois qu’il en avait fini avec elles, il les humiliait, les rabaissait et les manipulait en les menaçant de dévoiler leur liaison. La plupart étaient des femmes mariées ou destinées à l’être, alors tu vois, elles étaient coincées et il en profitait pour les étouffer mentalement, tel un boa enserrant sa proie. Et quand une de ces pauvres femmes était épuisée, il daignait la laisser tranquille en la rabaissant une dernière fois, disant qu’elle devait s’estimer heureuse d’avoir connu un homme de son rang, qu’elle ne lui avait causé que des problèmes.

  Un vrai taré, je vous jure. Et le pire, c’était qu’il arrivait toujours à charmer et à avoir autant de maîtresses, de la roturière à la prostituée, de la bourgeoise à l’aristocrate. Mais certains devinaient que quelque chose clochait. Alors oui, il y avait des jaloux et des envieux, mais même ceux qui se forçaient à l’admirer malgré ses travers voyaient bien que certaines femmes avaient changé dans leur comportement. Jusqu’à ce que les langues se délient, parce que la culpabilité finit toujours par faire sortir la vérité. Une de ses anciennes maîtresses, une paysanne très pieuse, s’était pendue à un arbre. Toute la cité en fut choquée. Mais lorsque les autres amantes se mirent à parler, tout le monde voulut lui faire la peau. Sauf le comte, car Guilard était son meilleur bretteur. Les comploteurs devaient donc être subtils et discrets.

  Un petit groupe avait décidé de monter un piège pour se débarrasser de ce saligaud. Ils avaient payé une jeune prostituée du village qui ne le portait pas vraiment dans son cœur. Elle devait attirer le pernicieux chevalier près de l’étang qui se trouvait non loin du village. C’était l’endroit idéal pour tendre une embuscade, car il jouissait d’une très mauvaise réputation.

   À l’époque où la cité n’était encore qu’un simple repaire de brigands, l’étang servait déjà de coupe-gorge. On y égorgeait les voyageurs de passage et des débiteurs imprudents qui n’avaient personne pour les réclamer. Le sang se mêlait à l’eau noire, et les corps disparaissaient dans la vase sans laisser de traces. Avec le temps, les gens commencèrent à parler. On disait que les âmes des malheureux restaient là, coincées dans la boue, incapables de partir. Chaque crapaud qui surgissait au bord de l’étang était alors vu comme l’une de ces âmes revenues sous une forme basse et répugnante. Certains affirmaient même que les crapauds avaient bouffé les dépouilles, qu’ils s’étaient nourris de la chair et du péché, et que c’était pour ça qu’ils pullulaient autant, gros, lents, boursouflés, comme gonflés de morts.

 Vêtu de son armure argentée, Guilard parut devant la jeune femme. Elle avait insisté pour qu’il vienne habillé ainsi, car non seulement l’endroit n’était pas sûr, mais aussi parce qu’elle prétendait le trouver séduisant lorsqu’il était affublé de la sorte. Gargarisé par tant de flatteries, le chevalier s’était donc apprêté selon le souhait de sa nouvelle amante, la pleine lune faisant étinceler son armure et le rendant encore plus lumineux.

  Mais alors que Guilard s’apprêtait à poser ses lèvres sur celles de la belle prostituée, des hommes l’attrapèrent et le jetèrent dans l’eau sans sommation. Le chevalier se savait perdu : son armure l’empêchait de remonter à la surface. Pendant qu’il coulait, il pesta intérieurement, se disant qu’il aurait mieux valu pour lui d’être aussi moche qu’un crapaud, car il aurait eu une vie plus longue. Il ne ressentait pas de peur, mais de la haine envers ces gens qui l’avaient exécuté par surprise, lui, l’une des plus fines lames de la région. Lorsqu’il sentit sa fin proche, sa perfidie s’amplifia, pensant à la meilleure façon dont il aurait pu se venger avec une cruauté sans égale.

 Mais il ne se noya pas. Au moment où l’eau lui envahissait les poumons, quelque chose céda en lui. Son corps se mit à brûler, puis à se distendre, comme si l’étang répondait enfin à son vœu muet. Sa poitrine se contracta autrement, ses flancs s’ouvrirent à une respiration nouvelle, humide, profonde. L’air lui revint, épais et glacé, mêlé à l’eau noire.

 Il sentit alors son armure devenir étrangère. Trop lourde. Trop rigide. Le métal glissa le long de sa peau désormais poisseuse, se détacha de lui comme une vieille carapace inutile et sombra dans les profondeurs. Allégé, porté par une force nouvelle, Guilard remonta. Ses membres, élargis et puissants, battaient l’eau avec une aisance qu’il ne s’expliquait pas. Il atteignit la surface sans effort, aspirant l’air de la nuit comme un nouveau-né monstrueux. Il était vivant, mais plus tout à fait le même.

   Hors de l’eau, son corps se mouvait autrement. Il avançait par petits pas collants, le buste penché, comme prêt à bondir à chaque instant. Ses pieds larges s’écrasaient au sol avec une lourde moiteur, et chaque arrêt brutal donnait l’impression qu’il guettait une proie invisible avant de repartir dans un glissement hésitant. Son équilibre avait changé. Sa manière d’habiter l’espace aussi. Guilard tenta de comprendre ce qui lui était arrivé. Autour de lui, il n’y avait plus personne. Ceux qui avaient tenté de le tuer avaient fui depuis longtemps, le laissant seul avec l’étang et la nuit. Il s’approcha de l’eau immobile, éclairée par une lune étincelante.

   D’abord, il crut voir son visage intact, sa belle gueule de chevalier encore suspendue à la surface. Puis le reflet se troubla, se déforma, s’alourdit. Et il vit qu’il n’était plus un homme. Il s’était transformé en un monstrueux crapaud visqueux et hideux, aux traits grossis, aux grands yeux brillants, au corps flasque et difforme. Alors il comprit. Sa métamorphose s’était accomplie dans la noyade. Son corps avait changé pour survivre. L’étang ne l’avait pas sauvé par pitié, mais pour le façonner en une monstruosité ignoble et sournoise au service des âmes damnées qui hantaient ce lieu.

   Bien qu’envahi par la haine, il n’osait revenir dans le village. Il ne pouvait pas s’afficher de la sorte. Mais il promit de se venger avec un machiavélisme à faire pâlir le diable. Car s’il avait perdu son charme, il avait gardé toute sa perfidie. Et en regardant l’eau, il comprit que son visage de beau chevalier n’avait pas disparu pour autant : l’étang avait gardé son image dans sa mémoire. Un rictus sardonique se dessina sur un coin de ses lèvres.

   Plusieurs semaines s’écoulèrent jusqu’à ce que la cité fût en proie à de mystérieuses disparitions. Personne ne s’était douté de rien. Jusqu’au jour où la fille du comte fit une fugue. C’était une jeune femme douce et rebelle, qui croquait la vie à pleines dents. Elle adorait lire, chanter et s’amuser. Seulement, à peine sortie de l’adolescence, son père voulait la marier à un vieux duc, car il espérait en tirer une belle fortune, de bonnes terres et surtout une descendance honorable.

   Après s’être rebellée et enfuie, la jeune femme se retrouva perdue dans la forêt. Après une longue et épuisante marche, elle arriva au bord de ce mauvais étang. Elle voulut s’y désaltérer lorsque, derrière elle, surgit un homme. Elle prit peur mais se rassura lorsqu’elle aperçut le visage angélique du chevalier se refléter dans l’eau. Bien sûr, elle ne vit pas que, sous ces charmants traits, se dissimulait une perfidie sans pareille.

  L’homme fit de grandes tirades et récita de la poésie pour séduire la belle, qui succomba aussitôt. Après tout, il semblait être de lignée noble et avoir un cœur pur. Le gendre idéal pour persuader son père d’annuler son mariage avec le vieux duc.

  D’un bon, la jeune femme se retourna pour enlacer le garçon et, pourquoi pas, l’embrasser afin d’oublier le sort qui lui était destiné. Mais, avec stupeur, elle découvrit l’odieuse gueule de crapaud de son interlocuteur. Elle chercha à s’enfuir, mais l’ignoble batracien déploya sa langue autour des chevilles de la pauvre victime. La jeune femme se débattit tant qu’elle put, mais Guilard ne lâchait pas sa prise. Il l’attira vers lui et ouvrit grand sa gueule pour avaler sa victime, en commençant par les pieds, afin qu’elle assiste à sa lente agonie.

  Les atroces hurlements de désespoir de la jeune femme attirèrent l’attention de mon escouade. Le comte nous avait envoyés à la recherche de sa fille dans la forêt. Quelle ne fut pas notre terreur lorsque nous aperçûmes ce gigantesque crapaud gober lentement la pauvre malheureuse. Il ne restait plus que sa tête, qui poussait d’effroyables hurlements, et une main levée pour solliciter notre aide. Mais nous ne pûmes intervenir avant que l’ignoble batracien eût fini d’avaler l’entièreté de sa proie. Nous étions terrifiés par cette épouvantable scène d’horreur. Puis Guilard nous regarda, et un rictus sardonique se dessina sur ses lèvres. Je ne sais comment qualifier la terrible sensation qui s’empara de moi, mais c’était pire que de l’effroi. Ce monstre tira la langue en direction des soldats et les attrapa un par un pour les tuer en leur brisant la nuque, afin de s’en délecter plus tard. Nous étions une dizaine de gardes : tous tombèrent sous les coups de Guilard, sauf moi.

  J’étais le seul survivant. Non pas parce que j’étais fort ou rapide, mais parce que le chevalier déchu voulut faire de moi le témoin de ses méfaits. Il me raconta tout ce qui s’était passé : le piège, sa survie, les enlèvements et les meurtres. Puis il me laissa repartir en poussant un rire gras à vous glacer le sang.

  Je courus aussi vite que possible pour tout raconter au comte et à sa femme. Ils me reçurent le soir même dans les appartements privés du couple, en prenant soin de faire sortir tous les gardes. Notre seigneur souhaitait être discret, tant la situation était singulière. La comtesse était horrifiée et s’écroula en sanglots, en disant que sa fille était morte à cause de leur négligence. Elle savait que ce Guilard était un démon et trouvait anormal que son mari ne l’eût pas écoutée auparavant.

  Le comte, lui, garda son calme. Il n’était ni accablé par le chagrin ni effrayé par les faits, mais la situation le dérangeait vraiment car ça le mettait dans une position inconfortable. Pour sûr, il avait toujours protégé Guilard, puis il n’avait pas pris soin d’enquêter sur sa disparition, et encore moins sur celle des autres jeunes filles disparues par la suite. Alors, avec cette sournoiserie qui caractérise si bien les brigands, il s’approcha de moi et chercha à me poignarder dans le ventre.

  Je ne dois mon salut qu’à la comtesse, qui poignarda son mari dans la nuque à plusieurs reprises. Une fois sa besogne accomplie, elle cracha sur sa dépouille et me fixa de ses yeux devenus fous de chagrin. Ce fut à ce moment-là que la terreur s’amplifia. Nous entendîmes des coassements à l’extérieur. Son poignard dans la main, la comtesse se mit à trembler et à hurler. Puis, dans un excès de démence, elle jeta le poignard au sol et mit le feu au château, en brûlant les rideaux et les tapis avec des torches. La comtesse se donna la mort en s’immolant dans l’incendie pour se purger de ses fautes, qui avaient inexorablement provoqué l’atroce mort de son enfant et des autres filles de la cité.

Je sortis pour donner l’alerte aux autres gardes, mais l’incendie gagna vite tout le château et commençait à lécher la cité. Au lieu de s’enfuir, les habitants me demandèrent ce qu’il s’était passé. Je leur racontai tout assez furtivement, de ma rencontre avec Guilard à mon récit au comte, qui précéda son meurtre. Les habitants étaient éberlués par ce qu’ils avaient entendu. Ils se crurent maudits. Je leur intimai de faire une chaîne pour éteindre l’incendie et sauver la cité, en proie aux flammes. Même sous le choc, ils s’exécutèrent, jusqu’à ce que les coassements de milliers de crapauds surgissent autour des remparts, annonçant le retour des suppliciés de l’étang.

  Les gens abandonnèrent les seaux et se mirent à hurler dans un mélange de rage et de désespoir. Je crus qu’ils allaient prendre les armes pour retrouver ce monstrueux crapaud vicieux, qui était la source de l’incendie, mais au lieu de cela, ils s’entretuèrent dans les flammes en s’injuriant. Ce fut un véritable carnage.

  Je préférais m’éloigner. Quelques personnes encore censées firent de même. En courant dans la cité en flammes, je vis des amantes de Guilard de Rédal se suicider au son des coassements : certaines se jetaient dans les flammes, d’autres s’entaillèrent les veines ou se défenestrèrent. Des villageois, atteints d’une violente démence, se mirent à traquer ceux qui avaient tendu le piège au pernicieux chevalier et à les pendre à des potences improvisées. C’était complètement irréaliste, la majorité des villageois, devenus fous sous le coassement des crapauds, se mirent à hurler comme des déments, piller les magasins en flammes et tuer tous ceux qui se dressaient sur leur passage.

  J’arrivai près des remparts et vis la maison close prise d’assaut. Ses pensionnaires avaient compris qu’elles devaient fuir en entendant les hurlements et en sentant l’odeur des flammes dévorant les foyers, mais des habitants complètement envahis par la haine surgirent devant elles. Ils voulaient faire la peau à la prostituée qui avait servi d’appât. Lorsque celle-ci se montra pour essayer de permettre à ses congénères d’être libérées, elle fut battue à mort par la foule. Horrifiées, les autres prostituées voulurent s’interposer mais elles furent repoussées et enfermées dans la maison avec quelques clients encore abasourdis. La maison close commença à s’embraser sous les hurlements de la population devenue démente et les cris de souffrance des pauvres filles de joie livrées aux flammes.

  Craignant de subir le même sort, je courus jusqu’à l’entrée de la cité. J’y retrouvai quelques personnes qui avaient compris qu’il fallait fuir ces murs en train de brûler ; seulement elles se retrouvèrent prises au piège à l’intérieur des remparts et commencèrent à suffoquer. Nous étions à l’intérieur d’un véritable chaudron bouillonnant. Un petit groupe, dont je faisais partie, monta sur les remparts et se jeta dans les douves. Quelques-uns eurent un petit moment de recul en voyant les crapauds s’approcher, mais ils se résignèrent, car toute la cité s’était embrasée.

  J’étais le seul à en être sorti vivant. Jamais je ne sus ce qui était advenu des autres qui avaient plongé avec moi, mais, vu la myriade de crapauds qui s’était jetée dans l’eau, je craignis le pire.

Je m’éloignai des douves et de la cité embrasée pour m’asseoir contre un arbre. Je ne voulais pas m’aventurer dans la forêt, craignant de tomber à nouveau sur Guilard qui pourrait se montrer moins clément que la première fois. Je restai planté là, face au château en proie aux flammes, entendant le coassement incessant des crapauds, en espérant qu’ils ne viendraient pas jusqu’à moi, et les cris de rage mêlés aux plaintes de désespoir, tandis que montaient jusqu’à moi des effluves de viande grillée, une viande qui n’était pas forcément animale.

Le lendemain, j’étais miraculeusement sauf et totalement épuisé. Toute la cité fortifiée n’était que cendres et cadavres calcinés, un véritable garde-manger pour les mouches, pour le plus grand bonheur de ces perfides crapauds annonciateurs de l’atrocité qui venait de s’abattre sur les lieux.

   Seul et choqué par cette nuit d’horreur sans aucun sens, je décidai de partir. Au moment d’amorcer ma marche, j’entendis un ignoble remous visqueux monter des douves, suivi d’un long coassement très grave et plus puissant que celui des autres crapauds. Je me retournai par curiosité. C’était Guilard de Rédal. Je le fixai un bon moment. Il était planté là, devant les remparts calcinés de la cité. Ma présence ne le préoccupait pas du tout. Je l’observai un long moment avant de réaliser avec stupeur que ce n’était pas un audacieux chevalier de fiel transformé en monstrueux crapaud répugnant, qui se tenait devant les ruines, mais la véritable nature du chevalier déchu qui se dévoilait sous sa véritable forme, une forme perfide qui transpirait l’ignominie. Je pouvais le voir dans son petit rictus sardonique qu’il affichait du coin de ses lèvres de monstrueux crapaud vicieux.

  Ce jour-là, je compris que Guilard n’avait pas été puni, seulement révélé, et que le mal qu’on tolère finit toujours par dévorer ceux qui le laissent vivre.

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